Le Triangle Dramatique (partie 1)

Article publié dans le numéro 16 du magazine Lavida

Le Triangle Dramatique (partie 1)
Bonjour Guillaume, pour ce nouveau numéro, vous avez souhaité nous parler d’un sujet que vous affectionnez particulièrement, le Triangle Dramatique.
Bonjour Christine. Oui en effet, c’est un concept d’une grande puissance à la fois théorique et pratique. Il permet d’éclairer avec beaucoup d’acuité les problématiques personnelles et collectives. Il montre comment une large majorité des échanges humains est sous tendue par des jeux de rôle dans lesquels on retrouve systématiquement trois modes : Le Persécuteur, le Sauveur et la Victime (agressive ou plaintive).
C’est de mon point de vue, le modèle psychologique le plus essentiel à faire connaître au grand public hors du champ des spécialistes, tant sa méconnaissance est source de conflits et de souffrances interhumains « inutiles ». L’on se fait aussi tant de mal tout seul à ne pas le connaître…Oups! Cela devrait intéresser beaucoup de nos lecteurs !Et les faire réfléchir ! C’est notre but commun dans ces échanges. La psychologie ne s’enferme pas dans des savoirs conceptuels ou livresques, elle doit être intégrer/transmuter en une connaissance vivante !Le sujet du Triangle Dramatique est très vaste et peut être abordé sous plusieurs angles. Nous ne pourrons le traiter exhaustivement. Cependant, dans ce numéro et au moins le suivant, nous tenterons d’en donner des éclairages différents pour en montrer la richesse tant théorique que pratique et inciter nos lecteurs à aller chercher plus loin (cf. bibliographie et liens sur le site de Lavida).

(D’autre part, ceux d’entre eux qui ont lu nos échanges sur la « Normose » et sur la « Spirale Dynamique » dans les numéros précédents devraient pouvoir faire des liens utiles avec ce nouveau thème.)

 

 

Dans le présent numéro, nous allons nous y intéresser plutôt sur l’angle du développement psychoaffectif et cognitif. (Dans un souci de facilité de lecture et de compréhension pour les lecteurs, nous ferons quelques gros raccourcis pas toujours orthodoxes en regard des théories psychologiques classiques).

Par quoi commençons-nous ?

Nous pourrions commencer par la phrase qu’adresse le personnage de Morphéus à Néo dans le film Matrix (épisode 1). Quand ce dernier lui demande ce qu’est la Matrice. Morphéus lui répond :

« La matrice est le mensonge qu’on plaque sur la réalité pour te cacher le fait que tu es un esclave » (et il lui montre une pile lui disant, qu’au final, dans la matrice, il est réduit à cela)

Houlà! Dites moi, vous commencez fort!

(Rires) Oui ! Mais c’est à la mesure du sujet et surtout de l’époque… l’actualité le montre « tragiquement ». Lorsque des chefs d’état, des financiers, des laboratoires pharmaceutiques et d’autres, actifs dans leurs rôles nombriliques de Persécuteur et/ou de Sauveur,« jouent » au Triangle Dramatique avec nos vies et les équilibres de la nature posés entre leurs mains, il y a de quoi s’inquiéter pour le futur.

Cela est d’autant plus alertant qu’ils ne seraient pas là, si la masse de la population « dessous » n’était pas, elle-même, et par ignorance, prise dans ce Triangle jusqu’au cou dans la Victimologie plaintive ou agressive.

 

Donnons ici une définition du Triangle Dramatique :

Le Triangle Dramatique est la base de tous les scénarios (jeux psychologiques en langage technique) qui falsifient la base de notre rapport aux mondes, aux autres, à nous même… et à la vie.

Il engendre le fait que chaque être humain qui en est ignorant vit en quelque sorte dans un bocal sur les parois duquel il projette son film. Il croit voir « la réalité objective » qu’il partage cette vision avec les autres et essaie d’y faire face tant bien que mal. Mais il est en incapacité de s’apercevoir comment il est manipulé par le Triangle Dramatique et combien il vit dans un scénario subjectif qui se déroule en lui, bien en deçà de sa conscience. Son énergie est alors dévoyée de multiples façons et utilisée souvent pour des systèmes qui au final, ne font pas son affaire, bouffent son énergie et son temps-cerveau. Cela mène à terme, à« nourrir des machines » (comme dans le film Matrix) au détriment des hommes. L’énergie et le temps accordés à vouloir faire le buzz sur Facebook ou autres, en montrant son selfnombrilisme, ou bien les ressources fossiles consommées par les ventilateurs des disques durs des datas-centers (5% de la consommation d’énergie de la Caroline du Nord) sont des pitoyables exemples de la tragédie planétaire de cette époque dite moderne.

Essayons un peu de faire comprendre cela de façon moins « tragédique » J en nous intéressant à la façon dont ce Triangle se construit dans la psyché humaine :

Au tout début, le nouveau né ne peut pas voir. Son système visuel n’est pas encore suffisamment développé. D’autre part, il n’a pas de mémoire au sens où nous l’entendons chez l’adulte. Il n’a pas non plus conscience de lui-même. Le monde intérieur et le monde extérieur ne sont pas séparés dans sa conscience naissante. Enfin, il est dans une quasi-totale impuissance vis-à-vis de sa capacité à assurer sa survie. Son seul pouvoir est de crier ou pleurer lorsqu’il sent un malaise (douleur, faim, froid…). Globalement, en prenant des gros raccourcis, sa vie se sépare entre présence ou absence de Maman, ou plutôt du sein de Maman, son objet d’amour numéro 1. Quand il a faim, tout son être entre en souffrance. Quand il est allaité, son besoin de nourriture s’apaise et, en même temps que sa tension diminue par le nourrissage, son corps apprend les bons soins de Maman. D’une certaine façon, l’on peut dire que Bébé ne vit qu’au présent ; présent agréable quand le sein et les soins de Maman sont là ; présent terrible quand il se sent mal et qu’elle est absente. On peut dire qu’il oscille entre présence et absence absolue de Maman. Au fil de la répétition de ces séquences, par le biais de ses sens, Bébé « engramme » dans son corps et sa neurologie, cet « objet » fait de plusieurs choses qu’est Maman et en particulier son sein. Il se trouve qu’à un moment, lors d’une absence de cette dernière, il va être capable de convoquer cette «trace mémoire » du sein de maman », écrite en lui ; ce que l’on appelle « l’hallucination du sein » en psychologie. Ce moment là signe un passage très important dans son développement : d’une absence/présence absolue de Maman (éternelle), il entre dans une absence/présence relative (temporelle). Maman n’est pas là, mais elle va revenir. Bébé entre ainsi dans le temps en convoquant la « re-présentation » (action de remettre au présent) de Maman. Il échappe ainsi à l’impuissance, au vide et au présent terrible absolu.

Représentation? Je commence à faire les liens avec ce que vous disiez plus haut quand vous parliez d’un bocal sur lequel nous projetons notre film intérieur en le prenant pour le monde et la réalité. C’est un peu comme une représentation cinématographique qui nous apparaitrait réelle.

Oui, mais nous n’en sommes pas encore au scénario du film : Bébé peut d’une certaine façon convoquer une« photo mémoire » en quelque sorte, mais cela n’a pas encore la complexité d’une séquence qui relie plusieurs photos différentes, avec des liens de causes à effets selon un ordre temporel comme c’est le cas dans un film. Il nous faut aller plus loin dans le développement de Bébé pour cela. A ce stade là, il y a cependant un élément fondamental à noter :

La première représentation de bébé est avant tout un mécanisme de défense lui permettant par l’hallucination d’éviter le vide absolu, l’absence d’amour, l’insécurité, l’angoisse, et finalement la mort.

Nous pouvons facilement retrouver cela à l’âge adulte. En effet, dés que nous sommes confrontés à de l’inconnu, du « vide », nous remplissons automatiquement avec des représentations (des mémoires). Combien de « petits vélos » ont pédalé en rond dans nos têtes pour savoir si nous aurions notre examen, si l’autre nous aime ou encore sur l’avenir de nos enfants, notre santé…. Cela remplit le vide, mais n’a jamais fait réussir un examen avant de l’avoir passé, ni ne nous a dit quel serait l’avenir. En revanche, c’est idéal pour se mettre « la rate au court bouillon»! Ce n’est pas pour rien que le « petit vélo » a du mal à s’arrêter, car nous remplissons avec de la mémoire un futur qui n’existe pas encore… Ce qui est nouveau sera inéluctablement interprété par le biais de ce qui est ancien, pour nous rassurer. Nous remplissons ainsi notre écran mental à cause de notre incapacité à rencontrer l’inconnu, car celui nous renvoie à notre non maitrise et à nos angoisses infantiles. C’est mieux que rien, mais (très) peu efficace!

Revenons à Bébé. Sa « machine à représenter » fonctionne désormais et, d’une certaine façon, le monde se résume à lui et Maman. Arrivé à un certain moment, il la tape, la mord si quelque chose ne va pas, ou se tourne vers elle tout aussi spontanément, s’il veut manger ou désire un câlin. Il est une sorte de petit dieu, pensant être tout le désir de Maman. C’est dans les attitudes et paroles de cette dernière vis-à-vis de lui que Bébé se définit. C’est un monde à deux. Chemin faisant, il grandit et arrive après de multiples étapes au stade du « complexe d’Œdipe ». Un nouvel évènement majeur arrive alors dans sa conscience. Un élément tiers apparaît, Papa, et il intéresse Maman ! C’est désormais un monde à trois, voire quatre ou plusieurs, vu que le monde des liens extérieurs s’ajoute également à l’équation. Comme dans la toute petite enfance dont nous avons parlé précédemment, à nouveau un grand espace «d’inconnu(s)»  apparaît. Bébé devenu jeune enfant se trouve à nouveau confronté à un vide sur lequel il n’a pas de prise et qui met en échec sa puissance. C’est ce que l’on appelle en langage plus technique, « l’angoisse de castration ». Il n’est plus « tout le désir de maman ». Il y a ce nouvel être qui est admiré autant que redouté, et qui s’intercale entre lui et maman. En plus, il intéresse Maman. Le jeune enfant peut alors se demander si Maman l’a abandonné : a- t-il fait quelque chose qui ne le rend plus aimable, a- t-il perdu son amour qu’il croyait inconditionnel …? Une foule d’interrogations plus ou moins conscientes assaillent alors sa conscience, lui qui doit désormais trouver sa place dans l’ordre social et comprendre comment il fonctionne, pour pouvoir retrouver un sentiment de pouvoir sur le monde et les êtres autour de lui, et surtout… retrouver l’amour et la sécurité. Cependant, à la différence de la période où il était dans l’impuissance totale du tout petit bébé, il dispose désormais de sa capacité à se fabriquer des représentations. Le vide qu’il a à affronter cette fois ci est d’un autre ordre. Il s’agit là de comprendre comment fonctionnent les « rôles » entre les êtres humains dans les liens sociaux et affectifs. Le jeune enfant doit se construire une base de scénario lui permettant d’intégrer les liens et lieux, de pouvoir, de soumission et d’amour, afin d’articuler sa capacité à satisfaire le principe de plaisir, tout en intégrant le principe de réalité avec ses espoirs, ses craintes et ses frustrations.

Ok, je commence à comprendre qu’avec l’apparition de ce troisième personnage, des liens triangulaires commencent à apparaître et donc la base d’un scénario.

Oui, c’est le Triangle Œdipien auquel Freud s’est particulièrement attaché pour expliquer le développement psychoaffectif humain. Notez d’ailleurs que le complexe d’Œdipe est une histoire mythologique que Freud a utilisée pour faire comprendre comment nous construisons notre scénario intérieur. Il s’est appuyé sur de la mémoire collective (un mythe) pour montrer qu’il était actif dans la psychologie humaine pour faire face à l’autre, à l’Autre et à l’inconnu. Nous sommes bien dans une séquence analogue à celle décrite plus haut chez Bébé qui utilisait une mémoire pour remplir le « vide », mais à un niveau supérieur. C’est un peu comme si nous étions passés de la « photo souvenir » au « film souvenir » : nous utilisons une mémoire (collective cette fois ci, issue de la culture) pour remplir un vide et un inconnu qui nous confronte à nouveau à l’impuissance :

Qui je suis dans le désir de l’autre ? Suis-je aimable ? Quel pouvoir ai-je ? 

  L’enfant se constitue ainsi une représentation et une histoire scénarisée de lui-même et de ses liens avec les autres dans l’ordre social, en s’appuyant sur un « prêt à penser » transmis par ses parents tels qu’eux-mêmes l’ont intégré. Il va chercher la reconnaissance et la validation de ses rôles et comportements et tenter d’éviter ceux qui ne sont pas reconnus ou sanctionnés. Ce passage est utile et nécessaire vu qu’un enfant n’a pas les capacités de réflexion d’un adulte (On mesure  ici l’importance des comportements et paroles des parents qui vont servir de « ressources mémoire » pour l’enfant dans la constitution de ses scénarios). Il convient ensuite, qu’au fil de son développement, il découvre son propre désir et le fait qu’il est un être unique, irréductible à toute généralisation (même s’il partage la condition humaine), en se libérant des représentations sociales de lui-même et des autres, tout en les ayant intégrés :

« Je ne suis pas ce que je donne à voir, je ne suis pas une image, ni celle du miroir, ni celle que je me fais de moi-même derrière mon front. J’ai à voir avec la source de ma conscience dont les représentations ne sont que des produits construits à partir de la mémoire, c’est-à-dire des pensées mortes ».

Quand nous nous percevons de l’extérieur, c’est la surface de notre corps que nous voyons, pas notre conscience ni notre profondeur, qui, par définition, sont invisibles et inaccessibles à nos conceptions et nos formalismes, au même titre que l’est « l’origine de l’univers » en astrophysique. Tant que je n’ai pas cette possibilité « d’être » sans que l’on me regarde ou que je me regarde, je suis coincé dans un scénario dont je suis l’un des personnages. C’est exactement ce que vit le personnage de Anderson dans le film Matrix. Au début, il se perçoit comme n’étant « rien ni personne » et va petit à petit se dé-couvrir en tant que Néo (le nouveau, Noé, anagramme de Néo ou encore de One, le Un, l’Unique) et trouver son pouvoir, sa destinée et son identité profonde. Mais il lui faudra pour cela d’abord se libérer de l’autor-ité (être l’auteur) de la Matrice (et donc des forces mécaniques et matérielles qui exploitent son énergie à cause de son inconscience de lui-même) et devenir lui-même sa propre Autorité, libéré de la peur et de la mort en affrontant son Ombre (le personnage de Smith). Il devient et réalise qui il est déjà par essence, au lieu comme au départ du film, de s’interroger virtuellement sur qui il est. Il devient résilient. Dit autrement, tant que je n’ai pas conscience d’être « je suis » dans un processus vivant qui abolit la question, j’ai besoin de combler le vide de la question « Qui suis-je ? » en remplissant mon écran mental de représentations pour me dire « je suis ceci ou cela », « untel ou unetelle » et passer mon temps à chercher à l’extérieur à être validé en cela, comme lorsque j’étais enfant et que je cherchais à exister dans le regard de Papa et Maman.

Dans le même ordre d’idée, tout l’enjeu de la psychanalyse telle que Freud l’a conçue, vise à se libérer justement des scénarios Œdipiens que nous projetons sur les autres chez qui nous cherchons « qui nous sommes » lorsque nous mélangeons Papa avec notre patron ou Maman avec notre conjointe. Lui-même n’avait pas employé le terme Triangle Dramatique, mais c’est bien de la même chose dont il s’agit :

Le Triangle Dramatique est le Triangle Œdipien dévié, dévoyé et perverti.

Tant que le triangle Œdipien n’est pas intégré et dépassé, nous ne vivons pas avec les autres, mais avec la représentation que nous nous faisons d’eux. Nous ne voyons pas plus profond en eux que nous ne voyons en nous-mêmes et nous utilisons la représentation que nous nous faisons d’eux dans nos scénarios personnels. Comme Œdipe, nous sommes déterminés par des scénarios inconscients qui scellent notre destin.

Maman et Papa sont des rôles et d’une certaine façon, de par l’autor-ité qu’ils ont sur lui, des dieux pour le petit enfant. Ils sont ses « créateurs ». Devenir adulte (en terme psychologique), c’est avoir fait leur procès à charge (Comment ? Ce ne sont pas des dieux sauveurs ni persécuteurs? !) ; mais aussi à décharge (et oui, ils sont aussi humains, uniques et faillibles et ne se réduisent pas à un rôle).

Voilà de quoi méditer jusqu’au prochain numéro.

Lorsque l’on en a assez de tourner en rond, l’on s’intéresse au Triangle (rires). La fois prochaine, nous aborderons le Triangle dans le contexte qui lui a valu son appellation: l’Analyse Transactionnelle (AT), à savoir le modèle psychologique et l’outil de psychothérapie et de management développé par Eric Berne.

 

Bibliographie :

René de Lassus : L’analyse Transactionnelle. Editions Marabout

Bernard Raquin : Sortir du Triangle Dramatique : Editions Jouvence

Stephen Karpman : Le Triangle Dramatique : Intereditions

Vincent Lenhardt, Pierre Nicolas, Alain Cardon : Mieux vivre avec l’Analyse Transactionnelle. Editions Eyrolles

 

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